Les dangers du pragmatisme
mardi 9 décembre 2008
Tandis qu'Authueil suspecte le PS de perdre son autonomie de pensée en confiant son pôle "enseignement supérieur et recherche" au président d'une association spécialisée, Nick Carraway rétorque qu'à l'UMP, c'est la pensée "tout court" qui serait en train de se perdre, citant notamment le récent départ du député Daniel Garrigue.
Le parallèle est intéressant entre les deux grands partis de gouvernement : chacun, à sa façon, est en train de rencontrer les limites de sa propre forme de pragmatisme.
Le Parti socialiste tout d'abord, qui, à force d'archaïsmes et d'anathèmes, s'est coupé de la vie des idées au point de n'être plus qu'une machine à élire sans réel projet ni leadership. L'Union pour un mouvement populaire ensuite, anciennement Union pour une majorité présidentielle, qui a été conçue dès l'origine comme un moyen de conservation du pouvoir, sans perspective pour ses membres les plus ambitieux. Chacun récolte aujourd'hui (dans des proportions différentes, certes) les fruits amers d'une navigation à vue érigée en principe de fonctionnement.
Les racines du mal sont profondes. La chute du mur de Berlin puis l'effondrement de l'URSS ont, dans la plupart des pays développés, signé l'arrêt de mort des idéologies marxistes ou dérivées. Mais la France, après avoir basé l'essentiel de son positionnement géopolitique (et, pour tout dire, de sa vie intellectuelle) sur le refus de choisir entre libéralisme et communisme, y a quant à elle perdu sa boussole. Amputée d'un de ses deux référents en négatif, l'idéologie française a terminé son long processus d'assèchement, rompant le lien nécessaire entre vie intellectuelle et orientations politiques, entre les idées et l'action.
C'est dans ce contexte que Jean-Luc Mélenchon quitte un PS trop droitier à son goût et Daniel Garrigue une UMP accusée de néolibéralisme. Deux prétextes aussi sérieusement contestables l'un que l'autre, mais surtout empreints de la même dose d'opportunisme.
La conjoncture n'arrange rien, c'est certain. D'une part, le mouvement de réaction primaire, vers la gauche étatiste, est assez naturel — surtout dans un pays qui n'a pas connu, pendant les années fastes, la croissance qui a achevé de convaincre ses voisins des bienfaits du libéralisme économique. D'autre part, le manque cruel d'information qui caractérise la crise que nous traversons aggrave la tendance déjà coriace de nos politiques à la gesticulation et leur goût un peu trop prononcé pour les annonces creuses.
À gauche comme à droite, chacun essaie donc de tirer son épingle du jeu, à l'heure où l'électorat français semble paradoxalement perdre confiance en son personnel politique, mais croire encore à la toute-puissance de l'État. La crise a créé une demande que personne n'entend laisser passer sous son nez.
Mais gare aux lendemains qui déchantent. Lorsqu'il n'est pas mis au service d'une ligne politique digne de ce nom — c'est-à-dire fondée sur une analyse dépassionnée et se fixant des objectifs réalisables —, le pragmatisme referme son piège sur ceux qui le portent aux nues. En autorisant toutes les incohérences non seulement à celui qui s'en réclame, mais aussi à ses adversaires, il ouvre grand la porte au populisme.


